Martyn
Bates – Return of the Quiet
J'ai passé l'été 1988 à écouter un album violet, The Return of the quiet.
Le titre allait bien à la saison, le contenu n'était pas mal non plus. Martyn
Bates a eu une façon de chanter bien à lui, que je connaissais par cœur
depuis ses vocalises pour Eyeless In Gaza, le duo qu'il formait avec Peter
Becker. Sûrement l'un des groupes les plus intensément dédaignés des années
80. Non affilié, trop lyrique, trop convulsif, peut-être moins new-wave que
folk ? Le chant de Bates est tendu, éperdu, scandé. Il a l'air de chercher
quelque chose en serrant les poings. De l'air ? L'extinction de son propre
souffle ? Ou tout bonnement le calme et l'apaisement. Sur son premier album
solo, le repos est moins le thème que l'horizon. Quand il se laisse aller à
une valse, à moitié saoul de lumière ou de tristesse, les yeux clos, seuls
les violons planent, pas encore sa voix.

La version qu'il
donne de la
perle Bacharach-David, The Look of love (pas celui
d'ABC, donc) me prend aux tripes. C'est un comble avec cette chanson promise
à la légèreté, presque à la transparence. Peut-être
un doigt de mélancolie si vous y tenez… Celle de l'attente : How much have I waited… Mais maintenant je t'ai trouvé et tout baigne… Tout est radieux sourire
et vapeurs de désir au soleil. Eh bien non, pas tout à fait quand c'est
Martyn Bates qui prend les commandes. Il ne minaude pas la chanson comme
Claudine Longet, ne l'emmielle pas comme Johnny Mathis, ne l'embrasse pas
comme Dusty Springfield. Il ne la prend pas non plus avec les pincettes
royales de Scott Walker. Et si le romantisme un peu toc et non moins prenant
de Hal David était le mieux révélé par Bates ? Let's make a lover's vow and seal it with a kiss… Il a l'air
tellement sérieux, c'en est quasi mystique. Il yodèle ça comme un muezzin.
Les mots « look » et « love » passent à son moulin à prières. L'inquiétude et
l'extase, ou pourquoi pas les deux. Burt Bacharach a-t-il entendu cette
version ? Que peut-il bien en penser ?
Le meilleur du Return of the quiet est
sur la face 2 (oui, je sais, ça fait terriblement ringard, tant pis). On y
entend The Look of
love, un Bacharach-David transfiguré par Bates proche
de la
lévitation. Sad Song of almost,
une valse amère chantée le soleil dans les yeux (le soleil de quelqu’un qui
vous aime un peu moins qu’hier). You’ve got to farewell commence comme une histoire, un conte : Once there was a day…
Puis ne raconte rien. Les mots sont
simplissimes chez Martyn Bates, on jurerait qu’il limite exprès son
vocabulaire, le contraire d’Elvis Costello si on veut. Sur ce canevas de banal song,
les reliefs se voient comme le nez au milieu du visage. Enfuis-toi avec cette
grande promesse, chante Bates, car à partir d’aujourd’hui, « all I’ll say will be dishonest ».
Sa voix me semble dire le contraire mais il pourrait bien devenir «
malhonnête ».
Une mandoline chatouillait l’oreille au début, là ce sont les violons (de
synthèse) qui créent un effet de suspension, d’apesanteur. Avec Eyeless in
Gaza c’était l’harmonium de Becker. Sans lui Bates est passé de la chapelle
désaffectée, gothique, taillée à même la roche, à la musique de chambre. A
tel point que les aléas du rangement ont amené la tranche de son disque à se
serrer entre Prefab Sprout et Louis Philippe (les couleurs allaient bien
aussi). Qu’est-ce que je lui trouve de si extraordinaire à la voix de Martyn
Bates ? Elle est fiévreuse, elle peut crisper. Elle était plus nue que
d’autres et montrait ses défauts (Morrissey était très fort dans ce genre-là,
mais il a soigné aussi ses petits effets). Je crois qu’à l’époque elle me
vengeait un peu de la domination des garçons robotiques à mèche, avec ces
intonations graves métalliques faisant plus vieux que leur âge et plus
moderne que leur temps. Si vous ne voyez pas de qui je veux parler, ce n’est
pas très important. Et puis ces gars-là avaient quelques bonnes chansons, il
y a donc des chances qu’on les croise un de ces jours par ici.
François Gorin
(Télérama,
France, Juillet 2008)
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